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FISH4ACP : QUAND LA PÊCHE ACP DOUBLE SA PRODUCTION, LA CREVETTE CAMEROUNAISE VEUT REPRENDRE LA MER

C’est une croissance silencieuse mais spectaculaire. En trente ans, la production de pêche de capture dans les pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP) est passée de 4 millions de tonnes en 1990 à 9,2 millions en 2021. Elle a plus que doublé. L’aquaculture, elle, a connu une explosion encore plus forte, passant de 25 000 tonnes à 740 000 tonnes sur la même période. Pourtant, ce boom ne nourrit pas toujours ceux qui en vivent. C’est tout le paradoxe que veut résoudre le programme FISH4ACP.

Présenté dans sa brochure officielle « Faits et chiffres » dont nous avons obtenu copie, FISH4ACP est un programme quinquennal porté par l’Organisation des États d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (OEACP). Mis en œuvre par l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et financé par l’Union Européenne et le Ministère fédéral allemand pour la Coopération économique et le Développement (BMZ), il s’attaque à trois maux bien identifiés : une performance économique encore modeste, un accès difficile aux marchés internationaux et des pratiques qui exercent des pressions sur les environnements où elles opèrent.

L’Europe, premier client, et une dépendance vitale

Les chiffres de la brochure sont sans appel sur ce l’importance stratégique du secteur. En 2021, dans neuf États insulaires ACP, les exportations de poisson représentaient plus de la moitié de la valeur totale des exportations de produits alimentaires. Pour ces pays, la pêche n’est pas une activité comme les autres, c’est la colonne vertébrale de l’économie.

Et le premier acheteur se trouve au Nord. L’Union Européenne est le marché clé. En 2021, 43% des exportations de poisson d’Afrique, 24% de celles des Caraïbes et 22% de celles du Pacifique étaient destinées à l’UE. Une dépendance qui explique pourquoi la mise aux normes sanitaires et la traçabilité sont devenues une question de survie économique pour des milliers de familles.

Malgré cette croissance, l’aquaculture ACP ne représente encore que moins de 1% de la production mondiale. Le potentiel de croissance est donc immense, mais il doit se faire de manière durable. C’est l’objectif affiché : maximiser les retombées économiques et les avantages sociaux, tout en minimisant les effets négatifs sur les habitats et les ressources aquatiques, avec une attention particulière pour les petites et moyennes entreprises, « en raison de leur capacité à générer des avantages sociaux et économiques, en particulier pour les femmes et les jeunes ».

Cameroun : l’enquête inédite qui révèle 11 000 visages

C’est dans ce cadre global que le Cameroun a été sélectionné, avec une chaîne de valeur emblématique : la crevette. Un choix hautement symbolique. Dès 1472, les explorateurs portugais baptisaient le pays « Rio dos Camarões », la rivière des crevettes, tant l’abondance du crustacé les avait marqués.

Aujourd’hui, le Cameroun produit environ 10 200 tonnes de crevettes par an. Mais le tableau est contrasté : 4 200 tonnes proviennent de la pêche industrielle et 6 000 tonnes de la pêche artisanale. Et depuis 2006, l’exportation vers l’Union Européenne est suspendue pour non-conformité aux normes sanitaires. Le pays pêche, mais ne peut plus vendre là où les prix sont les meilleurs.

Pour comprendre la réalité, le MINEPIA et la FAO ont mené en mai 2024 une enquête de terrain inédite. Pendant des semaines, les équipes ont sillonné les 402 kilomètres de côte camerounaise, de Kribi à Limbé, en passant par Idenau. Résultat : 154 campements de pêche recensés.

Et derrière ces campements, des hommes et des femmes. L’enquête révèle que 11 000 acteurs vivent directement de la crevette, dont 89% sont de simples pêcheurs en pirogue. Pas de chalutiers, mais des filets maillants et des nasses traditionnelles appelées « ngoto ». Cette pêche artisanale génère à elle seule 6 000 tonnes par an pour une valeur de 53 millions de dollars, soit près de 30 milliards de FCFA. Au total, la filière fait vivre 11 700 emplois.

Le calendrier de la mer rythme leur vie. La basse saison s’étale de décembre à avril. La moyenne saison en mai-juin et novembre. Et le pic, la haute saison, de juillet à octobre. C’est à ce moment que l’on capture les quatre espèces phares : la crevette guinéenne, la rose, la tiger géante et la caramote.

Côté transformation, la préférence du consommateur camerounais va au frais et au congelé, mais le fumage de la petite crevette rose gagne du terrain. Une activité dominée par les femmes, qui assurent la transformation et la vente sur les marchés.

La stratégie pour reconquérir l’Europe

La stratégie d’amélioration, issue de l’analyse de la chaîne de valeur menée entre 2021 et 2022, est désormais claire et se décline en cinq axes. Il faut améliorer la performance économique des PME, renforcer l’inclusion sociale, assurer la durabilité environnementale en préservant les nourriceries, les frayères à crevettes et les forêts de mangroves, améliorer l’accès au financement, et surtout, mettre toute la chaîne aux normes pour lever la suspension européenne.

Concrètement, FISH4ACP forme déjà les pêcheurs à des techniques de pêche responsables et les transformatrices à des pratiques de fumage qui donnent une crevette de meilleure qualité, qui se vend plus cher.

De la croissance spectaculaire de 9,2 millions de tonnes à l’échelle ACP à la pirogue d’un pêcheur à Idenau, le défi est le même : faire en sorte que la richesse de la mer profite enfin durablement à ceux qui la font vivre. La rivière aux crevettes veut retrouver son histoire.

Angèle DJEMO

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